De tournoi méprisé à joyau du tennis : l’incroyable métamorphose de l’Open d’Australie
Créé en 1905, l’Open d’Australie a été fondé bien plus tard que Wimbledon (1877), l’US Open (1881) et Roland-Garros (1891). Pendant pratiquement un siècle, le tournoi a souffert de son éloignement géographique ainsi que d’une popularité moindre par rapport aux trois autres Grands Chelems du calendrier.
Pourtant, la réputation de l’Open d’Australie, va connaître un tournant majeur dès les années 80 : la surface change, les stars finissent par débarquer, les installations se modernisent et le prize money augmente.
Autant d’ingrédients qui font de l’épreuve un rendez-vous incontournable désormais apprécié de tous les acteurs. Retour sur l’histoire peu conventionnelle de la première levée en Grand Chelem de la saison.
UN GRAND CHELEM SOUVENT IGNORÉ PAR LES PLUS GRANDS
Créés en 1905 par la Lawn Tennis Association of Australia (LTAA), ancêtre de l’actuelle Tennis Australia, les Championnats d’Australasie réunissent alors les pays de la région océanienne. Longtemps itinérant, le tournoi se déroule dans plusieurs villes australiennes avant de s’installer durablement à Melbourne dans les années 1970, avec notamment 44 éditions organisées ailleurs, à Sydney, Adélaïde ou Brisbane.
À ses débuts, l’épreuve ne possède pas le prestige d’un tournoi majeur. Ce n’est qu’en 1923 que l’International Lawn Tennis Federation (ILTF) lui accorde officiellement ce statut. Rebaptisés Championnats d’Australie, les tournois adoptent alors un tableau structuré avec des têtes de série, marquant une première étape vers leur reconnaissance internationale.
Un palmarès longtemps dominé par les joueurs locaux
En raison de son éloignement géographique, le tournoi souffre longtemps d’une faible participation internationale. Jusqu’au milieu du XXᵉ siècle, les joueurs européens et américains doivent effectuer un voyage en bateau pouvant durer jusqu’à 45 jours, rendant leur présence exceptionnelle.
Sans surprise, les premières éditions des Championnats d’Australasie puis des Championnats d’Australie sont majoritairement remportées par des joueurs locaux.
Quelques rares étrangers parviennent néanmoins à s’imposer, comme les Britanniques James Cecil Parke, Gordon Lowe et Fred Perry, l’Américain Don Budge ou encore le Français Jean Borotra.
Cette domination australienne se reflète dans le palmarès, avec James Anderson, triple vainqueur des Championnats d’Australasie, et surtout Roy Emerson, recordman de titres (6) aux Championnats d’Australie. Une tendance qui perdure jusqu’au début des années 1980.
Des dates peu compatibles avec le calendrier des meilleurs

Au-delà de sa position géographique, l’Open d’Australie souffrait également de son positionnement dans le calendrier. Les dates choisies entraient directement en conflit avec les fêtes de fin d’année, période durant laquelle de nombreux joueurs préféraient lever le pied.
Entre les années 1970 et 1980, le tournoi – baptisé Open d’Australie depuis l’instauration de l’ère Open en 1969 – s’est ainsi déroulé à cinq reprises entre Noël et le Nouvel An. Les éditions 1975, 1977, 1978, 1979 et 1981 ont toutes été organisées sur cette période peu propice, dissuadant les plus grandes stars de faire le long déplacement jusqu’en Océanie.
Björn Borg, figure emblématique de l’époque, n’y a d’ailleurs pris part qu’une seule fois, en 1974, avant de faire définitivement l’impasse jusqu’à la fin de sa carrière.
Figure de l’époque et du tennis américain, John McEnroe a expliqué pour Eurosport que les dates représentaient un véritable problème : « Je n'aimais pas le calendrier, certaines années ça se passait même pendant Noël et le Jour de l'An. C'était n'importe quoi. »
Ces absences répétées ont permis à d’autres joueurs et joueuses de tirer leur épingle du jeu. Evonne Goolagong, Guillermo Vilas, Vitas Gerulaitis, Barbara Jordan ou encore Chris O’Neil figurent ainsi parmi les lauréats de cette période.
Une dotation financière nettement inférieure à celle des autres Grands Chelems
À ces contraintes géographiques et calendaires s’ajoutait un autre frein majeur : la faiblesse des dotations. À l’époque, l’Open d’Australie était le Grand Chelem le moins rémunérateur du circuit.
En 1970, Margaret Court n’avait perçu que 700 dollars australiens pour sa victoire, soit l’équivalent d’environ 10 000 dollars actuels. Les joueurs éliminés dès le premier tour repartaient sans aucune récompense financière. Chez les hommes, il fallait atteindre le deuxième tour pour toucher 30 dollars australiens, et le troisième tour chez les femmes.
La comparaison avec l’US Open est frappante : la même année, le vainqueur du tableau masculin empochait 20 000 dollars, contre 7 500 pour la lauréate féminine, pour un prize money total atteignant déjà 200 000 dollars — bien supérieur à celui de l’Open d’Australie.
Un mépris admis directement par les joueurs
Enfin, le palmarès du tournoi constituait lui aussi un facteur dissuasif. À cette époque, certains considéraient que l’Open d’Australie ne possédait pas encore le prestige des trois autres tournois du Grand Chelem. Un titre à Melbourne dans les années 1970 n’offrait ni la même reconnaissance ni la même aura.
Des années plus tard, McEnroe avouera : « Il y avait de nombreux tournois que je considérais être au-dessus de l’Open d’Australie. Il y avait par exemple le Masters, qui se jouait au Madison Square Garden (New York). Pour être franc, je n’en avais rien à faire de l’Open d’Australie. »
Même son de cloche pour Mats Wilander, qui « ne considérait pas l’Open d’Australie comme un Grand Chelem ».
Ce sont donc autant d’éléments combinés qui ont longtemps relégué l’Open d’Australie au rang de Grand Chelem délaissé, avant la profonde transformation qui lui permettra, des années plus tard, de changer de dimension.
LES ANNÉES 80, UN TOURNANT DÉCISIF POUR L'OPEN D'AUSTRALIE
Au début des années 80, le tournoi se trouve à la croisée des chemins : ignoré et méprisé par les plus grands, il peine à exister et trouver sa reconnaissance dans le calendrier.
Son avenir paraît alors incertain. L’édition 1983, après une nouvelle année 1982 marquée par l’absence des têtes d’affiche, va pourtant changer la donne et marquer un véritable tournant.
Pour la première fois, l’Open d’Australie propose une dotation suffisamment attractive pour le vainqueur du tableau masculin : 600 000 dollars, soit près de 2 millions en valeur actuelle (2025). C’est grâce au Grand Prix, ancêtre de la Race ATP que nous connaissons aujourd’hui, que ce prize money voit le jour. Un signal fort, enfin capable de séduire les cadors du circuit.
Mats Wilander, John McEnroe et Ivan Lendl font ainsi le déplacement jusqu’en Australie, redonnant au tournoi une crédibilité sportive qu’il n’avait plus connue depuis longtemps.
« Soyons honnêtes, c’est la raison pour laquelle nous sommes venus. C’était une somme énorme. L’impression générale, c’est que tout le monde était là. Cela n’était plus arrivé depuis… Peut-être même jamais », confie Wilander à Eurosport.
Des dates qui font aussi la différence
La finale de cette édition oppose Wilander à Lendl, ce dernier s’imposant en trois sets secs (6-1, 6-4, 6-4). Un sacre européen inédit depuis Fred Perry en 1934, symbole d’un basculement historique. Il ouvre la voie à une domination suédoise lors des éditions suivantes : Wilander remportera encore deux titres, tandis que Stefan Edberg en ajoutera deux autres.
Au-delà du plateau sportif, l’Open d’Australie amorce également une réforme majeure de son calendrier. L’édition 1983 se déroule du 29 novembre au 11 décembre, offrant aux joueurs une coupure bienvenue avant les fêtes de fin d’année.
Un ajustement déterminant, comme le souligne John McEnroe : « Je leur ai dit : ‘Écoutez, si vous changez vos dates et que vous jouez début décembre, je viendrai.’ Ils l’ont fait, et je suis venu. »
Jusqu’en 1987, année de sa 75e édition, l’Open d’Australie adoptera ces dates qui correspondent à la fin de saison. Mais ensuite, il s’imposera, progressivement, comme le rendez-vous du début d’année, étant décalé au mois de janvier, dates qu’il occupe encore aujourd’hui.
1988, un premier changement d’écrin
Ces ajustements permettent à l’Open d’Australie de connaître ses premiers véritables succès. Toutefois, le tournoi change définitivement de dimension avec un déménagement majeur de site.
Jugé trop exigu pour accueillir un événement de cette envergure, le club de Kooyong laisse place à Flinders Park, rebaptisé Melbourne Park en 1996, un complexe moderne répondant pleinement aux exigences d’un tournoi du Grand Chelem.
Pour accompagner cette ambition, la fédération australienne investit 94 millions de dollars australiens dans la construction du nouveau site. Un pari rapidement gagnant, Melbourne Park s’imposant au fil des décennies comme une référence en matière d’infrastructures, bientôt imitée par les autres tournois du Grand Chelem.
Le Center Court, aujourd’hui connu sous le nom de Rod Laver Arena, devient alors le premier court de tennis au monde à être équipé d’un toit rétractable, une innovation révolutionnaire pour l’époque. Ce tournant symbolise la métamorphose d’un tournoi qui, quelques années plus tôt encore, peinait à convaincre les plus grands joueurs.
« Un site magnifiquement conçu »
Le complexe marque les esprits, à l’image de Martina Navratilova, qui déclare « que les organisateurs ont pensé à tout » ou Chris Evert, qui insiste sur un site « magnifiquement conçu pour les joueurs et les spectateurs ».
Cette modernisation s’accompagne également d’un changement de surface : le gazon est abandonné au profit de courts en dur, avec l’introduction du Rebound Ace. Lors de cette première édition sur dur, Mats Wilander s’impose pour la troisième fois de sa carrière, incarnant parfaitement la transition vers une nouvelle ère.
Enfin, l’Open d’Australie adopte pour la première fois des tableaux de simple à 128 joueurs, s’alignant ainsi définitivement sur le format des autres Grands Chelems et confirmant son ascension progressive.
AU XXIe SIÈCLE, L'OPEN D'AUSTRALIE À LA POINTE DE LA MODERNISATION

Après avoir progressivement restauré son prestige, l’Open d’Australie engage, au début des années 2000, une nouvelle phase de transformation à Melbourne Park, affirmant sa volonté de devenir un tournoi pionnier sur le circuit.
Dès l’an 2000, le complexe s’agrandit avec la construction d’un troisième court majeur, la John Cain Arena, pour un coût estimé à 65 millions de dollars australiens.
Une décennie plus tard, le gouvernement de l’État de Victoria lance un vaste plan de modernisation, investissant près d’un milliard de dollars australiens afin de garantir la compétitivité et la durabilité du tournoi sur le long terme.
Cette dynamique se poursuit avec l’inauguration, en 2021, de la Kia Arena, une enceinte de 5 000 places devenue le quatrième plus grand court du tournoi. Pensée comme un espace polyvalent, elle accueille également de nombreux événements en dehors de la quinzaine.
Enfin, l’Open d’Australie se distingue en étant, à ce jour, le seul tournoi du Grand Chelem doté de trois courts principaux avec un toit rétractable. Un atout majeur face aux conditions climatiques souvent extrêmes, améliorant à la fois le confort des joueurs et la continuité du spectacle.
Selon les projections de Melbourne Park, ces infrastructures permettront d’accueillir l’Open d’Australie au moins jusqu’en 2046, confirmant l’ambition du tournoi de s’inscrire durablement comme une référence du tennis moderne.
2006 : la nomination décisive de Craig Tiley
Cette succession d’investissements s’accompagne également d’un choix déterminant en matière de gouvernance.
En 2006, Craig Tiley est nommé directeur de l’Open d’Australie, marquant le début d’une nouvelle ère pour le tournoi. En près de vingt ans à la tête de l’épreuve, le dirigeant sud-africain impose une vision claire : faire de l’Open d’Australie le Grand Chelem le plus innovant et le plus moderne du circuit.
Durant ses deux premières années à la tête du tournoi, Tiley adopte déjà deux changements clés. Dès 2007, le Hawk Eye (système d’arbitrage vidéo électronique qui détermine si une balle est dans les limites du court ou non) fait son apparition sur les courts de Melbourne.
Puis, l’année suivante, le Rebound Ace, surface connue pour sa couleur verte et utilisée depuis 1988, est mise de côté. Place au Plexicushion, une surface bleue plutôt rapide qui permet aussi d’améliorer la qualité des retransmissions TV (la balle étant beaucoup plus visible). Outre sa couleur, elle évite aussi davantage les blessures et affiche une meilleure résistance face aux vagues de chaleur extrême.
Arbitrage automatisé et gestion de la chaleur

La modernisation de l’épreuve se poursuivra au fil des années, avec notamment, dès 2021, l’adoption définitive du Hawk Eye pour remplacer les juges de ligne. L’Open d’Australie est d’ailleurs le premier Grand Chelem à marquer cette rupture.
Parallèlement, la direction du tournoi accorde une attention particulière à la gestion des conditions climatiques extrêmes, avec des protocoles adaptés et une utilisation stratégique des toits rétractables afin de préserver la santé des joueurs.
Parmi les dernières nouveautés, on remarque l’ajout des « coaching pods », ces sièges installés aux coins de la Rod Laver Arena qui permettent aux joueurs de discuter avec leur clan sans être gênés par le bruit.
Grâce à cette gouvernance stable et tournée vers l’innovation, l’Open d’Australie s’affirme progressivement comme une référence organisationnelle, souvent citée en exemple par les autres tournois du Grand Chelem.
Une santé financière au plus haut
Longtemps limité dans sa capacité à récompenser ses acteurs, notamment dans les années 1970, l’Open d’Australie figure aujourd’hui parmi les tournois les plus généreux du circuit mondial. Cette évolution illustre la transformation économique profonde de l’épreuve.
Malgré les difficultés engendrées par la pandémie de Covid-19, qui a temporairement fragilisé les finances de Tennis Australia, le tournoi présente désormais des résultats annuels très solides, tant en termes d’affluence que de dotation financière.
Pour l’édition 2026, le prize money connaîtra une nouvelle hausse significative. Plus de 111,5 millions de dollars australiens seront distribués sur l’ensemble de la quinzaine. Les vainqueurs des tableaux masculin et féminin percevront chacun 4,15 millions de dollars australiens, soit une augmentation de 13 % par rapport à l’édition précédente.
Ce contraste est d’autant plus frappant qu’au troisième tour là où les joueurs recevaient à peine 30 dollars australiens dans les années 1970, les perdants empocheront désormais 328 000 dollars australiens, symbole éclatant du changement de dimension économique du tournoi.
Des matchs entrés dans la légende
Sur le plan sportif, l’Open d’Australie s’est progressivement imposé comme une référence majeure, pleinement comparable aux autres tournois du Grand Chelem. L’épreuve australienne a été le théâtre de rencontres entrées dans la légende du tennis.
Chez les hommes, la finale de 2012 entre Novak Djokovic et Rafael Nadal, longue de 5h53, demeure à ce jour la plus longue finale de l’histoire en Grand Chelem.
D’autres matchs ont également marqué les mémoires, à l’image de la demi-finale épique entre Rafael Nadal et Fernando Verdasco en 2009, de la finale devenue culte opposant Nadal à Roger Federer en 2017, ou encore de la domination de Novak Djokovic, recordman de titres à Melbourne (10).
Une rencontre bouclée à 4h33 du matin

Chez les femmes, l’Open d’Australie n’est pas en reste et a offert certains des matchs les plus spectaculaires et inattendus du circuit.
La demi-finale exceptionnelle entre Simona Halep et Angelique Kerber en 2018 ou encore le combat titanesque remporté par Svetlana Kuznetsova face à Francesca Schiavone, conclu sur le score de 16-14 au troisième set après 4 h 44 de jeu, illustrent parfaitement la dramaturgie et l’exigence sportive propres au tournoi australien.
On se souvient aussi des rencontres qui se sont terminées bien au-delà de minuit, à l’image du Murray-Kokkinakis de 2023 (4h15 du matin) ou du Baghdatis-Hewitt de 2008 (4h33 du matin).
D’un tournoi marginal à une référence mondiale
Au fil des décennies, l’Open d’Australie, longtemps méprisé et considéré comme le mauvais élève des Grands Chelems, est parvenu à se réinventer pour devenir une épreuve incontournable, moderne et même pionnière, aujourd’hui citée en exemple par les autres tournois majeurs.
Cette transformation radicale illustre le parcours singulier d’un événement qui, au début des années 1980, semblait pourtant voué à disparaître.
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Par ailleurs on a oublié que l'Open d'Australie n'était pas beaucoup plus méprisé que Roland-Garros justement, qui était presque autant déserté par les stars et en grand danger dans les années 1970